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Guédelon, le château pour remonter le temps

Guédelon, une rentable leçon d'histoire médiévale

Avec plus de 250.000 visiteurs par an, le chantier du château compte 70 salariés et aucune subvention.

Définitions

Il était une fois, à l’ouest de la Bourgogne, un petit seigneur
qui voulait construire un château en un lieu quelque
peu sauvage et à l’écart des grandes voies commerciales. Cet
endroit, c’est Guédelon, en Puisaye, le pays où l’on « poise », où
l’on a vite fait d’emplir ses sabots d’eau et de glaise tant il est argileux
et humide. Située entre Yonne et Loire, c’est une petite
région bocagère, vallonnée et marécageuse, « sombre et illuminée
d’étangs » comme disait Colette, où cohabitent forêts de chênes,
maisons paysannes et châteaux bâtis en pierre locale, le grès ferrugineux
ou « grès roussard ».

Né en 1199, au sein de la famille des Courtenay, le seigneur de Guédelon,
qui détient quelques terres, épouse une fille de la famille des Toucy.
« Ce mariage lui apporte terres, moulins, forêts... grâce auxquels il pourra
tirer des revenus (droits de ban, droits de passage) »,
racontent Maryline Martin, cofondatrice de Guédelon, et
Florian Renucci, maître d’oeuvre, dans leur ouvrage La Construction
d’un château fort : Guédelon (1).


« En 1228, le seigneur de Guédelon se distingue, aux côtés de l’armée
royale de Blanche de Castille qui lutte contre la rébellion des grands
barons. Récompensé pour ses actes de bravoure, il obtient en 1229
l’autorisation de son suzerain, Jean de Toucy, de “bastir chastel”.
Une trentaine de personnes habiteront le château en permanence
: le seigneur, son épouse et ses quatre enfants, quelques
proches ou parents et leurs enfants, ainsi qu’une dizaine de personnes
attachées au seigneur tels que gardes, cuisiniers, fermiers et
palefreniers. »

Ce résumé historique, vous ne le trouverez dans aucun
document d’archives puisqu’il sort de l’imagination des fondateurs et
du comité scientifique, un groupe d’historiens, d’archéologues et
d’architectes chargés de veiller à la plausibilité de la chose. Mais nous
verrons finalement que ce scénario aurait bien pu exister…

Guédelon, le château à remonter le temps

C’est une démarche unique au monde. Entamée vers 1995, la construction, dans une forêt de l’Yonne, d’un château à l’aide de ressources locales et de techniques médiévales est un défi scientifique et économique.

plan
Plan du château de Guédelon terminé. Florian Renucci (La-Croix)

Les responsables ont décidé de construire un château du XII-XIIIe
siècle, à l’image de ceux que le roi bâtisseur, Philippe Auguste,
fait construire tout autour du petit royaume de France pour
bloquer la conquête anglaise entamée depuis le divorce d’Aliénor
d’Aquitaine d’avec Louis VII, père de Philippe Auguste, et son remariage
avec Henri Plantagenêt, roi d’Angleterre.


« C’est un château philippien de plan quadrangulaire, doté de
quatre tours, dont la tour maîtresse, la tour de la chapelle et deux
petites tours d’angle », explique Jacques Moulin,
architecte en chef des Monuments historiques qui l’a dessiné.

Quadrangulaire , ses murailles ou courtines mesurent entre 39 m et 53 m de long
et atteignent une épaisseur de 2,10 m.

À l’intérieur, le logis seigneurial avec ses fenêtres à meneaux, sa
charpente en coque de bateau renversée et son toit de tuiles, la chapelle,
le puits et le châtelet d’entrée où débouche le pont dormant
enjambant le fossé défensif.
Mais ni oubliettes, ni douves. Le château de Guédelon s’inspire de ceux
de Dourdan, Gisors, Falaise et, dans le département de l’Yonne,
Ratilly, Toucy et Druyes-les-Belles- Fontaines.
Le choix de Guédelon, qui se trouve sur la commune de Treigny
(Yonne), ne s’est pas fait au hasard. Sur place se trouvent la
pierre, le grès rouge et, à quelques kilomètres, le calcaire blanc
qui permettront de faire des encadrements de fenêtres en bichromie
(comme à Vézelay), du sable, de la glaise pour fabriquer tuiles et
carreaux de pavement, l’ocre, le chêne pour les charpentes, le charme et le bouleau
pour les feux nécessaires aux cuissons, et enfin l’eau dont une source affleure
à 6 m de profondeur dans la cour même du château. Mais surtout,
« l’objectif de Guédelon, c’est de montrer un château fort, un château
neuf, en pleine construction avec les moyens d’il y a sept siècles,
avec les techniques, outils et engins de levage », insiste Florian
Renucci, responsable de la réalisation qui « doit toujours avoir en
tête l’image du château fini ».

Une démarche la plus authentique possible, sans électricité,
moteur à combustion, grue, marteau-piqueur ou explosif. Excepté,
bien sûr, les équipements de sécurité telles chaussures renforcées,
lunettes et parfois casques.
Certes, au début, pour fabriquer le mortier, la chaux hydraulique
et du sable de Loire étaient achetés à l’extérieur, mais aujourd’hui,
depuis les recherches de Christian Le Barrier, archéologue, on utilise
de la chaux éteinte et du sable de Guédelon.


Pour l’heure, même les jours de fête, et surtout les jours de fête, les « ouvriers »,
vêtus de braies et d’une blouse sobres et de couleurs naturelles, s’affairent.

Tandis que les carriers débitent les lits de roche rouge,
Robin, l’un des tailleurs, travaille la pierre, la cisèle, la lisse
ou, au contraire, la martèle pour réduire les grosses bosses à des
« grains d’orge ». Dans la cour, maçons et gâcheurs préparent le mortier
(et non pas du ciment !) pour lier le pavement du châtelet d’entrée,
« la dernière grosse construction du château », précise Florian Renucci.

Au-delà du fossé, Jean-Michel, l’un des charpentiers, équarrit une
grume de chêne. À côté, Thierry, l’un des forgerons, martèle le fer
rougeoyant pour fabriquer des clous. Plus loin, dans sa petite
longère à mur en torchis et toit de chaume, Valérie fabrique ses pigments
colorés, tandis que Nicolas, frappeur de deniers, travaille un
alliage de cuivre et d’argent. Un peu à l’écart, Joseph tresse des cordages
à partir de fibres de lin. Le chantier est une véritable
ruche où l’interaction et la solidarité entre les différents corps de
métiers est indispensable : sans carrier ni forgeron, pas de tailleur
ni de maçon. Tout ceci dans une ambiance bon enfant, au sein
d’une foule qui, ce vendredi de l’Ascension, atteint près de 5 000
personnes,
traversée par le bruit des coups de marteaux, le grincement
de la cage à écureuil mue par un homme, ou encore le hennissement
de Charlotte, la jument percheronne à robe grise tirant
trinqueballe, fardier et autre tombereau…

Mais tout n’a pas toujours été facile.

À tous points de vue. D’abord, il a fallu faire accepter l’idée.
« En 1997, Guédelon était une provocation », rappelle Florian Renucci.
Notamment l’idée d’ouvrir le chantier au public. « L’Establishment
culturel, académique et scientifique a tiré à boulets rouges, alors
que nous voulions simplement faire oeuvre pédagogique, mais hors des
sentiers battus », poursuit le maître d’oeuvre. Lors des visites organisées,
le guide plante le décor, ce qui canalise quelque peu les questions
et incite les visiteurs à dialoguer avec les artisans, qui sont
d’ailleurs bel et bien formés pour être des médiateurs de leur savoir-faire.
« Nous avons fait entrer le visiteur dans la vie quotidienne
au temps du Moyen Âge, à l’instar d’une machine à remonter le temps,
d’un chantier de fouilles à l’envers », résume Florian Renucci qui
fut archéologue, tailleur de pierre et l’un des responsables de l’association
Rempart. « En fait, le château, c’est un peu un prétexte d’humanité
et d’activité manuelle…
Ce que nous recherchons surtout, c’est retrouver les gestes et techniques
d’un chantier d’autrefois », poursuit le maître d’oeuvre.

De fait, si Guédelon partage des points communs avec d’autres expériences
d’archéologie ou d’histoire expérimentale, comme par
exemple la reconstruction de la frégate L’Hermione (trois mâts,
66 m de long, 1997-2014) à Rochefort, ce chantier s’en distingue
aussi par quelques différences. Par exemple par l’usage d’outils
anciens ou de matériaux analogues à ceux d’autrefois, comme la
diversité de pigments ocrés par exemple. « Nous faisons aussi de
l’écoconstruction avant l’heure », explique Maryline Martin, poyaudine
et ancienne directrice commerciale dans une entreprise d’import à Paris.

« Nous transformons un écosystème naturel en
monument, selon des techniques qui seront pratiquement utilisées
telles quelles pour construire maisons paysannes, étables ou
granges jusqu’à la Première Guerre mondiale », complète Florian Renucci.

Quoi qu’il en soit, tout ceci n’est pas un spectacle à la Disney
World ni même l’illustration d’un roman fantastique de John Tolkien.
« Ici prime une réelle économie de moyens », insiste Maryline Martin.

Aussi petit soit-il, le château de Guédelon n’en est pas moins un
lieu de pouvoir et de domination.

« La pierre, c’est un peu du théâtre, résume Florian Renucci. Il s’agit
de montrer, d’asseoir son pouvoir (notamment celui de broyer les céréales
en farine de pain), c’est une oeuvre ostentatoire, un peu comme
le feront les évêques et les ordres religieux avec les grands édifices
gothiques tels que Beauvais ou Cologne. »

plan
Le moulin hydraulique à farine, situé dans une clairière de la forêt de Guédelon. Denis Gliksman

Un aspect des choses dont les visiteurs ne sont peut-être pas
parfaitement conscients. Mais l’essentiel est ailleurs. « Cela fait
quatre ou cinq fois que nous venons visiter Guédelon, expliquent
Jean et Geneviève, deux retraités venant de Chablis (Yonne) avec,
cette fois-ci, leurs enfants et petits- enfants.
Ce qui est passionnant ici et peut-être unique, c’est
de voir un château fort médiéval sortir de terre, comme on le dirait
d’un gratte-ciel à Paris, New York ou Shanghaï. On voit, on touche
même la chair et l’os d’un monument en cours de montage. Une
prise de conscience extraordinaire, l’occasion de découvrir à chaque
fois un nouvel aspect. » Et plus encore, une impression d’anachronisme,
une façon collective de remonter le temps.

Le comble dans cette histoire, c’est qu’il y a de fortes chances
que tout n’ait pas été inventé. Il y a quelques semaines, en effet,
une érudite locale a retrouvé un document mentionnant l’existence
d’un petit seigneur de la région. On ne sait pas encore où
était son château. Et si c’était le seigneur de Guédelon ?
Denis Sergent

(1) Éd. Ouest-France, 2015, 127 p., 15,50 €

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